Traité des deux accès

 

 

Bodhidarma (470-543)

Le maître de Dharma était un homme des régions occidentales : originaire de l’Inde du Sud, il était le troisième fils d’un grand roi indien. Il était doté d’une intelligence extrêmement vive, à laquelle rien n’échappait. Ayant résolu de préserver le Mahâyâna, il abandonna l’habit blanc [des laïcs] pour la robe noire des moines. Il recueillit les semences de la sainteté et les fit se multiplier. L’esprit plongé dans la vacuité et la quiétude, il examinait avec pénétration les affaires profanes. Il avait élucidé [les doctrines] bouddhiques et non-bouddhiques, et sa vertu surpassait les normes de l’époque.

S’affligeant du déclin de la doctrine orthodoxe dans les contrées limitrophes, il eut à traverser les monts et les mers pour s’en venir prêcher dans [la région de] la Han et [de] la Wei. Tous les adeptes de la quiétude et du silence furent gagnés à sa foi, mais il fut en butte aux calomnies des esprits superficiels et attachés à leurs erreurs. A l’époque, il ne trouva [pour tous disciples] que Daoyù et Huike. Seuls ces deux sramanas, malgré leur jeune âge, surent faire preuve de détermination profonde. Ayant eu la chance de rencontrer le maître de Dharma, ils le servirent plusieurs années. Ils lui demandèrent respectueusement de les initier, et assimilèrent parfaitement sa pensée. [Bodhidharma], appréciant leur extrême sincérité, leur enseigna la Voie authentique [en ces termes] :

« Apaiser ainsi l’esprit, susciter ainsi la pratique, se soumettre ainsi à l’Ordre des choses, recourir ainsi aux expédients salvifiques : telle est la méthode mahayaniste pour apaiser l’esprit qui vous permettra d’éviter toute erreur. » Apaiser ainsi l’esprit renvoie à la contemplation murale, susciter ainsi la pratique désigne les quatre pratiques. Se soumettre ainsi à l’ordre des choses, c’est se garder de la calomnie et de la haine. Recourir ainsi aux expédients salvifiques, c’est éviter tout attachement à leur égard. Ce bref avant-propos s’inspire des idées développées dans les pages qui suivent.

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Les deux Accès

II est de multiples façons d’accéder à la Voie, mais toutes peuvent se ramener à deux types principaux : l’accès par le principe et l’accès par la pratique. L’accès par le principe consiste à réaliser le principe essentiel en s’appuyant sur la doctrine; c’est croire profondément en l’immanence, dans tous les êtres, d’une nature unique et véritable, que le voile irréel des souillures ne fait que masquer. Si l’on rejette l’erreur pour faire retour à la vérité, en se concentrant sur la contemplation murale, il n’y a plus de
distinction entre soi-même et autrui, le profane et le saint s’avèrent égaux et un. Demeurer ferme et constant, affranchi de l’enseignement discursif, c’est s’accorder mystérieusement avec le vrai principe. Comme il n’y a plus nulle discrimination, tout est tranquille et exempt de noms. Tel est l’ « accès par le
principe ».

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Les quatre pratiques

L’ « accès par la pratique » renvoie aux quatre pratiques qui résument toutes les autres. Quelles sont ces quatre pratiques?

Ce sont :
1) savoir répondre à la haine ;
2) être en accord avec les conditions ;
3) ne rien tenir pour désirable ;
4) être en parfaite harmonie avec le Dharma.

1) Qu’est-ce que s’exercer à « répondre à la haine » ? Celui qui pratique la Voie doit, dans l’adversité, se faire la réflexion suivante : « J’ai par le passé, durant d’innombrables kalpas, délaissé l’essentiel au profit de l’accessoire. Au fil des existences, j’ai suscité maint ressentiment et mainte haine, et causé des dommages infinis. Le malheur qui, en dépit de mon innocence présente, s’acharne sur moi, est la rétribution de méfaits anciens dont les fruits ont fini par mûrir. Il ne s’agit donc pas d’une punition infligée par le Ciel ou les puissances surnaturelles. Faisons contre mauvaise fortune bon cœur, et tous [les motifs de] ressentiment ou de récrimination disparaîtront. » II est dit dans un sûtra : « Ne t’afflige pas devant l’adversité.

Pourquoi ? Parce que tu en comprends l’origine. » Lorsque de telles pensées naissent [en vous], vous parvenez à vous accorder au principe, et votre compréhension du ressentiment vous permet de progresser sur la Voie. Voilà pourquoi je vous engage à vous exercer à « répondre à la haine ».

2) La seconde pratique consiste à « être en accord avec les conditions ». Il s’agit de réaliser que les êtres sont dénués de moi, et sont mus par la causalité karmique. Accueillez avec équanimité les peines et les plaisirs, car tous résultent des conditions. S’il m’arrivait d’obtenir quelque excellente
rétribution telle que les honneurs ou la renommée, celle-ci procéderait d’une cause enracinée dans mon passé, et dont il m’aurait fallu attendre jusqu’à maintenant [la réalisation]. Pourquoi me réjouirais-je de son existence puisque, une fois les conditions épuisées, elle aussi retournera au non-être?
Le gain comme la perte découlent des conditions. Si votre esprit n’en est pas affecté, s’il n’est pas agité par le vent de la joie, vous obtiendrez l’accord profond avec la Voie. C’est pourquoi je vous exhorte à pratiquer l’« accord avec les conditions ».

3) La troisième pratique consiste à « ne rien tenir pour désirable ». Par « désir », on entend [le fait] que les hommes, dans leur égarement incessant, s’obstinent à convoiter toutes choses. Le sage réalise la vérité [ultime], laquelle en son principe s’oppose à la [vérité] conventionnelle. Il apaise son esprit par le non-agir, sans se soucier de son corps. Convaincu de la vacuité de toute existence, il n’a plus rien à espérer ou dont se réjouir. « Mérite » et « Obscurité » vont toujours de pair. Le Triple Monde dans lequel nous vivons depuis si longtemps est comme une maison de feu . Tout ce qui possède un corps souffre: qui donc pourrait trouver le repos ? En comprenant cela, vous mettrez du même coup fin à toute pensée, et cesserez d’aspirer à l’existence.

Il est dit dans un sûtra : « Le désir est souffrance ; l’absence de désir est joie . » II est donc clair que l’absence de désir est une pratique de la Voie.4) La quatrième pratique consiste à « être en parfaite harmonie avec le Dharma ». On appelle « Dharma » le principe de la pureté intrinsèque. Selon ce principe, tous les caractères spécifiques sont vides, et ne présentent ni souillure ni attachement, ni « ceci » ni « cela ». Il est dit dans un sûtra : « Le Dharma ne contient nul être, car il est exempt de la souillure [causée par] l’être ; il est dénué de toute subjectivité, car il est exempt de la souillure [causée par] le moi. » Le sage, s’il peut croire en ce principe et le comprendre, doit s’exercer à être « en parfaite harmonie avec le Dharma ». A l’instar du Dharma qui est par essence prodigue, il n’épargne ni son corps ni ses richesses dans sa pratique de l’aumône, et son esprit est également généreux. Pénétrant la triple vacuité, il est indépendant et sans attachement.
Ayant éliminé [en lui] les impuretés, il aide et guide les êtres, sans pour autant s’en tenir aux apparences. [Ses actes], source de profit pour lui-même, le sont également pour autrui, et lui permettent en outre d’orner la Voie de l’Éveil.
Ce qui vaut pour le Don vaut pour les cinq autres ([Perfections]. Pour éliminer les fausses notions, on pratique les six Perfections. Toutefois, c’est lorsqu’on n’a rien à pratiquer que l’on pratique «en parfaite harmonie avec le Dharma ».

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Première lettre

J’ai toujours admiré les anciens sages, et longuement cultivé toutes les pratiques. J’ai toujours estimé les Terres Pures [des Buddhas], et recherché les enseignements qui nous sont parvenus comme un homme assoiffé [recherche de l’eau]. Ceux qui ont réussi à rencontrer Sakya[muni] et à obtenir la Voie suprême sont des millions, et innombrables sont ceux qui ont obtenu les quatre fruits. [Jusqu’ici] je pensais vraiment que les mansions célestes étaient d’autres pays et que les enfers existaient quelque part ; j’étais persuadé qu’en obtenant le Dao et ses fruits, on changeait de forme physique. Je déroulais les sutras pour y chercher des bénédictions. Dans la plus grande confusion, je tournais en rond, entraîné par mon esprit et créant du karma.

Ainsi passai-je plusieurs années, sans m’accorder le moindre repos. Enfin, je parvins à reprendre contact avec la paix profonde et soumettre les objets à l’esprit-souverain. Mais j’étais cultivé pendant trop longtemps des pensées fausses, et, emporté par mes émotions, je percevais des caractères spécifiques. Quant aux transformations qui se produisaient, j’avais le désir de les résoudre.
Finalement je saisis la nature-de-Dharma et pratiquai à peu près l’Ainsité. Pour la première fois je réalisai que dans le carré d’un pouce il n’est rien qui ne se trouve. La perle claire [de l’esprit] pénètre les destinées les plus obscures. Du haut jusqu’en bas, des Bouddhas aux insectes, il n’est rien qui ne soit synonyme de pensées fausses, produites par l’esprit de spéculation.
C’est pourquoi j’ai mis par écrit mes pensées les plus secrètes. Pour l’instant, j’exposerai les  » Stances sur les expédients pour accéder à la Voie « , comme préceptes pour ceux qui ont des affinités pour ce type d’éveil. Si vous avez le temps, lisez-les :

« Grâce au dhyana assis, vous finirez à coup sûr par voir votre nature originelle. Même si vous fusionnez et purifiez votre esprit, La pensée qui surgit, en l’espace d’un instant, vous entraîne dans la transmigration. Dans cet état, la mémoire ne fait que produire une vie dépravée.
Même si vous recherchez le Dharma et spéculez [sur l’esprit], vous ne pouvez échapper au karma. De plus en plus souillé par la transmigration, l’esprit a du mal à atteindre l’ultime.
Le Sage, en entendant les huit mots, s’éveilla soudain au principe. Il réalisa pour la première fois que ses six années de pratiques ascétiques avaient été vaines.
Le monde entier est rempli de créatures démoniaques. Qui crient en vain et se lancent dans des discussions absurdes. Avec de fausses explications, ils prêchent les êtres. Ils discutent de remèdes, et s’avèrent incapables de guérir une seule maladie.
Tout est calme, foncièrement exempt de vision de caractères spécifiques. Comment le bien et le mal, le vrai et le faux, existeraient-ils? La naissance elle-même est non-naissance, l’extinction elle-même est non-extinction. Le mouvement est non-mouvement, la concentration non-concentration.

Deuxième lettre

Les ombres naissent des formes, l’écho répond à la voix. Ceux qui jouent avec leur ombre jusqu’à épuiser leur corps, ne réalisent pas que ce corps est [la cause de] l’ombre. Ceux qui élèvent la voix pour faire cesser l’écho ne réalisent pas que leur voix est la source de l’écho. Rechercher le nirvana en éliminant les passions est comme rechercher l’ombre en enlevant le corps. Chercher le Bouddha en rejetant les êtres est comme chercher l’écho en faisant taire la voix. Sachez donc que l’illusion et l’éveil ne sont qu’une seule Voie, et que la bêtise et la sagesse ne diffèrent en rien. Pour avoir donné des noms à ce qui était innommable, on a engendré l’être et le non-être. Pour avoir établi des principes dans ce qui était sans principe, on a vu fleurir les
disputes. Les transformations illusoires n’étant pas vraies, qui aurait tort ou raison ? L’erreur étant irréelle, qu’est-ce qui existe ou n’existe pas ? »

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