Entretiens de LIN-TSI

Traduits du chinois par Paul Demiéville. Paris, Fayard, 1972 (édition épuisée)
Première partie (1-9 prédications) et début de la deuxième partie (10-16 instructions collectives), texte original sans l’accompagnement scientifique et les notes de Paul Demiéville
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Prédications

I

a. Le gouverneur Wang, qui portait le titre de conseiller ordinaire, et ses fonctionnaires avaient invité le maître à monter en chaire. En montant en salle, le maître dit : » Si je monte sur cette chaire aujourd’hui, c’est que je ne puis faire autrement, c’est par respect humain. Pour prôner notre Grande Affaire, si je m’en tenais à la tradition de notre lignée de patriarches et de disciples, je n’ouvrirais simplement pas la bouche, et vous n’auriez où mettre le pied. Mais, prenant en considération la prière instante de Monsieur le conseiller ordinaire, comment en ce jour pourrais-je cacher mes principes ? Y a-t-il donc quelque habile général qui soit prêt sur-le-champ à disposer ses troupes et à déployer ses étendards ? Qu’il témoigne devant l’assemblée, pour voir !  »

b. Un moine demanda quelle était la grande idée du bouddhisme.Le maître fit khât. Le moine s’inclina.Le maître dit : » En voilà un qui se montre capable de soutenir la discussion.  »

c. On demanda : » Et de qui est-il, l’air que vous chantez ? A qui remonte votre manière ? « Le maître dit : » Quand j’étais chez Houang-po, j’ai questionnée trois fois, trois fois j’ai été battu. « Le moine hésita.Le maître fit khât, puis le battit, disant : » On ne saurait clouer une cheville dans le vide !  »

d. Il y eut un maître de la chaire qui demanda : » N’est-ce pas à mettre en lumière notre nature de Buddha, que servent les Trois Véhicules et le Dodécuple Enseignement ? « Le maître dit : » Tes mauvaises herbes ne sont pas encore binées. « Le moine reprit : » Comment donc le Buddha aurait-il pipé les hommes ? « Le maître dit : » Où est-il, le Buddha ? « Le prédicateur resta coi. » Ainsi, dit le maître, à la face du conseiller ordinaire, tu voudrais me mettre dedans, moi le vieux moine ! Retire-toi en vitesse ! Tu empêches les autres de poser des questions.  »

e. Et il ajouta : » C’est pour une Grande Affaire que nous tenons séance aujourd’hui. Y a-t-il encore des questionneurs ? Qu’ils s’avancent vite et questionnent ! Mais à peine ouvririez-vous la bouche que vous seriez en dehors de la question. Ne connaissez-vous pas la parole du vénérable Çakya ?  » La Loi est détachée de la lettre ; elle ne relève pas de la relativité des causes et des conditions.  » C’est parce que vous n’avez pas suffisamment de confiance (en vous-mêmes), que nous voilà empêtrés à cette heure dans toutes ces lianes parasites (de vains mots) ! Ce qui est à craindre, c’est que nous n’emberlificotions Son Excellence et Messieurs les fonctionnaires, obscurcissant la nature de Buddha qui est en eux. Mieux vaut nous retirer !  » Et il poussa un khât, disant : » Hommes de peu de confiance, on n’en finirait pas avec vous ! Je vous ai gardés longtemps debout. Salut !  »

II

Comme le maître s’était rendu un jour au gouvernement du Fleuve, le gouverneur Wang, conseiller ordinaire, l’invita à monter en chaire. Alors Ma-yu sortit de l’assemblée et posa la question suivante :  » Du Grand Compatissant aux mille mains et aux mille yeux, lequel des yeux est le vrai ? « Le maître dit : » Du Grand Compatissant aux mille mains et aux mille yeux, lequel des yeux est le vrai ? Dis vite, dis vite ! « Ma-yu tira le maître à bas de la chaire et y prit place lui-même.Le maître s’avança et lui dit : » Bonjour, comment ça va ? « Ma-yu hésita.Le maître le tira à son tour à bas de la chaire sur laquelle il reprit place.Alors Ma-yu sortit de la salle ; et le maître descendit de la chaire.

III

Montant en salle, il dit : » Sur votre conglomérat de chair rouge, il y a un homme vrai sans situation, qui sans cesse sort et entre par les portes de votre visage. Voyons un peu, ceux qui n’ont pas encore témoigné ! « Alors un moine sortit de l’assemblée et demanda comment était l’homme vrai sans situation.Le maître descendit de sa banquette de Dhyâna et, empoignant le moine qu’il tint immobile, lui dit : » Dis-le toi-même ! Dis ! « Le moine hésita.Le maître le lâcha et dit : » L’homme vrai sans situation, c’est je ne sais quel bâtonnet à se sécher le bran.  » Et il retourna à sa cellule.

IV

a. Lors d’une montée en salle, il y eut un moine qui sortit de l’assemblée et s’inclina. Le maître fit khât.Le moine dit : » Vieux révérend, mieux vaut ne pas me tâter ! « Le maître dit : » Où tombe-t-il ? « Le moine alors fit khât.

b. Il y eut encore un moine qui demanda quelle était la grande idée du bouddhisme.Le maître fit khât.Le moine s’inclina.Le maître dit : » Dis-moi, étais-ce là un bon khât ? « Le moine dit : » Le bandit de brousse a subi grande défaite ! « Le maître dit : » Où était donc sa faute ? « Le moine dit : » Il serait intolérable qu’il la commît à nouveau.  » Le maître alors fit khât.


c. Ce jour-là, les doyens des deux salles, s’étant rencontrés, poussèrent un khât en même temps.Un moine demanda au maître : » Y a-t-il encore entre eux la différence entre hôte et visiteur ? « Le maître dit : » L’hôte et le visiteur restent parfaitement distincts. « Et il dit : » Grande assemblée, si vous voulez comprendre la formule de Lin-tsi sur l’hôte et le visiteur, informez-vous auprès des deux doyens de la salle. « Et il descendit de chaire.
V

a. Le maître étant monté en salle, un moine demanda quelle était la grande idée du bouddhisme.Le maître leva son chasse-mouches.Le moine fit khât.Le maître le battit.

b. Un moine demanda encore qu’elle était la grande idée du bouddhisme. Derechef le maître leva son chasse-mouches. Le moine fit khât ; le maître aussi fit khât.Le moine hésita.Le maître alors le battit.

c. Et le maître dit : » Grande assemblée, il y en a certes qui, pour la Loi, ne refusent pas de sacrifier leur corps et de perdre la vie. Quant à moi, lorsqu’il y a vingt ans je me trouvais chez mon ancien maître Houang-po, trois fois je l’interrogeai sur ce qu’est exactement la grande idée du bouddhisme, et trois fois il a bien voulu me donner la bastonnade. C’était comme s’il m’eût caressé d’une branche d’armoise aromatique. Maintenant encore je pense à une bonne bastonnade qui me serait administrée. Qui pourrait s’en charger ? « Il y eut alors un moine qui sortit de l’assemblée et dit : » Un tel le pourrait « Le maître saisit son bâton et le lui remit. Le moine hésita à le recevoir. Le maître alors le battit.
VI
a. Lors d’une montée en salle, un moine demanda : » Qu’en est-il du fil de l’épée ? « Le maître dit : » Mauvais ! Mauvais ! « Le moine hésita. Le maître le battit.

b. On demanda alors : » Dans le cas du frère lai de la Grotte, qui pédalait sur le pilon, où était-il parti lorsqu’il oubliait de bouger les pieds ? « Le maître dit : » Submergé dans la source profonde. « 

c. Et le maître dit : » Pour peu que quelqu’un vienne à moi, je ne lui manque pas. Toujours je sais d’où il vient. S’il vient (en se présentant comme étant) ainsi, c’est comme s’il s’était perdu ; s’il vient (en se présentant comme n’étant) pas ainsi, c’est que sans corde il se lie lui-même. En toute occasion, gardez-vous de peser à tort et à travers. Comprendre ou ne pas comprendre, tout cela est faux. C’est là ce que je déclare bien clairement, et les gens du monde entier n’ont qu’à dire de moi tout le mal qu’ils voudront. Je vous ai gardés longtemps debout. Salut !  »
VII
Le maître monta en salle et dit : » Pour qui se trouve au sommet d’un pic isolé, point de route de sortie ; à un carrefour, pas non plus d’avant ni d’arrière. De ces deux, lequel l’emporte sur l’autre ? Ne faites pas les Vimalakîrti, ne faites pas les Fou le Grand ! « Et il descendit de chaire.
VIII
Le maître monta en salle et dit : » Entre un homme qui, pour des périodes cosmiques, se trouve en route sans quitter sa maison, et celui qui quitte sa maison sans être en route, lequel est digne de recevoir les offrandes des hommes et des dieux ? « Et il descendit de chaire.
IX
a. Lors d’une montée en salle, un moine demanda quelle était la première formule.Le maître dit : » Lorsqu’on enlève le cachet des trois principes essentiels, les points au vermillon restent bien imprimés ;Il n’y a pas entre hôte et visiteur de différence qui tolérerait hésitation.  »
Question :  » Quelle est la deuxième formule ? « Le maître dit : » Comment la compréhension merveilleuse permettrait-elle qu’on ne posât pas de questions ? Comment l’expédient salvifique trahirait-il les mobiles d’interception du courant ?  »
Question :  » Quelle est la troisième formule ? « Le maître dit : » Regardez les marionnettes que l’on fait jouer sur l’estrade :Toujours, pour les tirer, il y a l’homme à l’intérieur.  »

b. Le maître dit encore : » Chacune des formules doit comprendre trois portes mystérieuses, et chacune des trois portes mystérieuses doit comprendre trois principes essentiels. Qu’il y ait opportunisme, qu’il y ait activité ! Vous tous, comment comprenez-vous cela ? « Et il descendit de chaire.
INSTRUCTIONS COLLECTIVES
X
Lors d’une consultation du soir, le maître donna l’instruction collective suivante :
a. Parfois supprimer l’homme sans supprimer l’objet.
b. Parfois supprimer l’objet sans supprimer l’homme.c. Parfois supprimer à la fois l’homme et l’objet.d. Parfois ne supprimer ni l’homme ni l’objet.
Il y eu alors un moine qui demanda : » Qu’est-ce que supprimer l’homme sans supprimer l’objet ? « Le maître dit : » La chaleur du soleil fait naître sur le sol un tapis de brocart ;Les cheveux pendants de l’enfant sont blancs comme fil de soie  »
Le moine : » Qu’est-ce que supprimer l’objet sans supprimer l’homme ? « Le maître : » Les ordres du roi sont en vigueur dans l’univers entier ;Pour le général aux frontières, point de fumée ni de poussière.  »
Le moine : » Qu’est-ce que supprimer à la fois l’homme et l’objet ? « Le maître : » Les préfectures de Ping et de Fen sont coupées de toutes nouvelles ;Elles restent à part, isolées dans leur coin.  »
Le moine : » Qu’est-ce que ne supprimer ni l’homme ni l’objet ? « Le maître : » Le roi monte sur son palais fait de matières précieuses ; Dans la campagne les vieillards se livrent aux chansons. « 

XI

a. Et le maître dit : » Ce qu’il faut actuellement à ceux qui apprennent la Loi du Buddha, c’est avoir la vue juste. Ayant la vue juste, les naissances et les morts ne les affecteront pas ; ils seront libres de leurs mouvements, de s’en aller ou de rester ; et toute supériorité transcendante leur viendra d’elle-même sans qu’ils aient besoin de la rechercher. Adeptes de la Voie, tous nos anciens ont eu leurs routes pour faire sortir les hommes. Quand à moi, ce que je leur montre, c’est à ne se laisser abuser par personne. Si vous avez usage (de ce conseil), faites-en usage ; mais plus de retard, plus de doute ! Si aujourd’hui les apprentis ne réussissent pas, où est leur défaut ? Leur défaut est de ne pas avoir confiance en eux-mêmes. C’est parce que vous n’avez pas de confiance en vous-mêmes, que vous vous empressez tant à courir après ce qui vous est extérieur, vous laissant détourner par ces dix mille objets, et que vous ne trouvez pas l’indépendance. Sachez mettre en repos cet esprit de recherche qui vous fait courir de pensée en pensée, et vous ne différerez plus d’un Buddha-patriarche. Voulez-vous savoir ce qu’il est, le Buddha-patriarche ? Tout simplement ces hommes qui sont là, devant moi, à écouter la Loi. C’est parce que les apprentis n’ont pas suffisamment de confiance, qu’ils courent tant chercher à l’extérieur ; et même s’ils trouvent quelque chose, ce ne sont que supériorités selon la lettre : jamais ils ne trouvent l’esprit même du patriarche vivant. Ne vous y trompez pas, vénérables Dhyânistes ! Si vous ne le rencontrez pas en ce moment même, c’est pour des milliers de renaissances, au cours de myriades de périodes cosmiques, que vous circulerez dans le Triple Monde à la poursuite des objets agréables qui vous accrochent, renaissant dans des ventres d’ânesses ou de vaches. A mon point de vue, adeptes, vous ne différez point de Çâkya. Aujourd’hui, au milieu de tant d’activités de toutes sortes, qu’est-ce qui vous manque ? Jamais ne s’arrête le rayonnement spirituel émanant de vos six sens ! Quiconque sait voir les choses de cette manière, sera pour toute son existence un homme sans affaires.  »
 

b.  » Vénérables, il n’y a point de paix dans le Triple Monde ; il est comme une maison en feu. Ce n’est point un lieu où vous restiez longtemps. Le démon tueur de l’impermanence frappe en un seul instant, sans choisir entre gens de haute et de basse condition, ni entre vieux et jeunes. Voulez-vous ne pas différer du Buddha-patriarche ? Gardez-vous seulement de chercher au dehors de vous-mêmes. Le rayonnement pur émanant de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Loi qui est en votre propre maison ; le rayonnement sans différenciation subjective qui émane de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Rétribution qui est en votre propre maison ; le rayonnement sans différenciation objective qui émane de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Métamorphose qui est en votre propre maison. Ces Trois Corps ne sont autres que vous-mêmes qui êtes là, devant mes yeux, à écouter la Loi. Mais c’est seulement en ne courant pas chercher à l’extérieur, que vous aurez un tel pouvoir.On se fonde sur les Textes et sur les auteurs de Traités, pour faire de ces Trois Corps des normes suprêmes. A mon point de vue, il n’en est point ainsi. Ces  » Trois Corps « , ce ne sont que des noms, des mots ; ce ne sont aussi que des point d’appui dépendants. Les anciens l’ont dit :  » Les Corps de Buddha ne diffèrent qu’en dépendance du sens qu’on leur attache ; les Terres de Buddha n’existent que du point de vue de la substance.  » Il est clair que les Corps et les Terres, qui sont en réalité essence des choses, n’existent comme tels qu’en tant que reflets.  »


c. » Vénérables, sachez reconnaître l’homme en vous qui joue avec des reflets : c’est lui qui est  » la source originelle de tous les Buddh  » ; c’est lui, adeptes, en qui vous trouvez refuge où que vous soyez. Ce n’est point votre corps matériel fait des quatre grands éléments, qui sait énoncer la Loi ni l’écouter ; ce n’est ni votre rate ni votre estomac, ni votre foie ni votre vésicule biliaire ; les cavités de votre corps non plus ne savent ni énoncer ni écouter la Loi.Qu’est-ce donc qui sait énoncer la Loi et l’écouter ? C’est vous qui êtes là devant mes yeux, bien distincts un à un, lumières solitaires ne comportant aucune fragmentation physique : voilà ce qui sait énoncer la Loi et l’écouter. Quiconque sait voir les choses ainsi, s’identifie au Buddha-patriarche.Mais il faut que ce soit à chacune de vos pensées, sans discontinuité, et que tout ce qui touche vos yeux soit tel !  » C’est seulement parce que naissent les passions, que le savoir de trouve intercepté ; c’est du fait des modifications de la conscience, que l’essence se différencie.  » Telle est la cause de la transmigration dans le Triple Monde, au cours de laquelle on subit toutes sortes de douleurs. Mais, à mon point de vue, (si l’on sait réaliser l’homme vrai) il n’est plus rien qui ne soit très profond, rien qui ne soit délivrance.  »

d. » Adeptes, les choses de l’esprit sont sans figure sensible ; elles compénètrent tout dans les dix directions. C’est l’esprit qu’on appelle la vue dans l’oeil, l’ ouïe dans l’oreille, l’ olfaction dans le nez, la discussion dans la bouche, la préhension dans les mains, la course dans les pieds.  » Ce n’est foncièrement qu’un seul rayon subtil, qui se répartit en six contacts. « Pour peu qu’on n’ait aucune pensée, on sera délivré où qu’on soit. Quelle est donc mon idée en parlant ainsi ? C’est seulement, adeptes, que je vous vois avoir toutes ces pensées qui vous font courir en cherchant, sans que vous puissiez les arrêter, tombant ainsi dans les vains pièges que vous tendent les anciens. Adopté mon point de vue, adeptes : tranchez la tête du Buddha de rétribution et celle du Buddha de métamorphose. Les Bodhisattva qui ont pleinement satisfait aux dix étapes de leur carrière, sont comme des salariés. Ceux qui ont atteint l’éveil d’identité ou l’éveil merveilleux, sont des gaillards mis à la cangue et chargés de chaînes.
Les saints Arhat et les Buddha-pour-soi, sont comme ordures des latrines ; l’éveil et le Nirvâna, comme pieux à attacher les ânes. C’est seulement, adeptes, parce que vous n’êtes pas parvenus à concevoir la vacuité de toutes les pratiques prescrites aux Bodhisattva pour trois périodes cosmiques incalculables, qu’il y a en vous cet obstacle qui vous obstrue. Jamais rien de pareil chez un véritable religieux, lequel ne sait que  » liquider ses actes anciens au fur et à mesure des conditions « . Il s’habille au hasard ; lorsqu’il veut marcher, il marche ; lorsqu’il veut s’asseoir, il s’assied. Il ne lui vient pas la moindre pensée d’aspirer aux fruits de Buddha ou de le rechercher. Et pourquoi ? Un ancien l’a dit :  » Pour qui veut rechercher le Buddha en faisant des actes, le Buddha sera grand pronostic de naissance et de mort.  »

e.  » Vénérables, le temps est précieux, mais vous ne pensez qu’à vous agiter comme les vagues de la mer, recourant à d’autres pour apprendre le Dhyâna, pour apprendre la Voie, ne voulant connaître que des noms et des phrases, cherchant le Buddha, cherchant les patriarches, cherchant des amis de bien, et vous livrant à des spéculations. Ne vous y trompez pas, adeptes ! Vous avez un père et une mère, c’est tout. Que cherchez-vous de plus ? Essayez donc de retourner votre vision vers vous-mêmes ! Un ancien la dit : » Yajñadatta croyait avoir perdu sa tête; S’il eût cherché le repos de l’esprit, il aurait été sans affaires. « Tout ce qu’il vous faut, vénérables, c’est vous comporter le plus ordinairement du monde. Pas tant de manières ! Il y a certains coquins chauves, ignorants du bien et du mal, qui prétendent voir des esprits, voir des démons, qui font des signes du doigt à l’est ou des traits à l’ouest, qui aiment à parler du beau temps et de la pluie. Pour toute cette engeance viendra le jour de rendre compte, et ils avaleront des boules de fer brûlant devant le vieux Yama ! Des fils et les filles de bonnes familles se voient envoûtés par cette bande de renards sauvages et de larves malignes. Pour ces gnomes aveugles viendra le jour où l’argent de leur grain leur sera réclamé ! « 

XII

a. Lors d’une instruction collective, le maître dit : » Ce qui importe instamment, adeptes, c’est de chercher à vous assurer une vue juste. Allez votre chemin en affrontant le monde, sans vous laisser abuser par cette bande de larves malignes. Rien de plus précieux que d’être sans affaires !Que l’homme se garde seulement de rien fabriquer ! Qu’il se tienne tout simplement dans l’ordinaire ! Vous ne pensez qu’à vous tourner vers l’extérieur et à chercher auprès d’autrui, quêtant des marchepieds : vous vous trompez ! Vous ne pensez que chercher le Buddha : le Buddha est un nom. Et celui-là même qui court chercher, le connaissez-vous seulement ? Les Buddha et les patriarches qui sont apparus dans les trois temps et aux dix orients n’ont fait, eux aussi, que chercher la Loi : et vous de même, vous les adeptes actuels, vous ne faites que chercher la Loi. Mais c’est seulement lorsqu’on trouve la Loi, que c’en est fini ; tant qu’on ne l’a pas trouvée, on continue à circuler dans les cinq voies de la transmigration. Qu’est-ce donc que la Loi ? La Loi, c’est une Loi d’esprit. Elle est sans forme sensible, mais elle compénètre les dix orients ; elle agit actuellement devant nos yeux. Mais les hommes, faute de confiance, ne veulent connaître que des noms et des phrases. Il se tourne vers la lettre pour spéculer sur la Loi de Buddha : c’est là  » s’en écarter comme le ciel de la terre « .

b. » Quant à moi, adeptes, si je parle de la Loi, de quelle Loi s’agit-il ? Il s’agit d’une Loi qui est terre de l’esprit. Par l’esprit on peut accéder à la profanité comme à la sainteté, à la pureté comme à l’impureté, à la vérité absolue comme à la vérité vulgaire. Mais, de fait, ce n’est pas à la vérité absolue ou vulgaire, à la profanité ou à la sainteté, telles qu’elles s’incarnent en vous, que puisse s’appliquer les noms de vérité absolue ou vulgaire, de profanité ou de sainteté ; ce ne sont pas la vérité absolue ou vulgaire, la profanité ou la sainteté, qui puissent s’appliquer en tant que noms à l’homme que vous êtes. Tenez-vous-y, adeptes, pour agir ; mais ne leur appliquez plus de noms ! C’est là ce que j’appelle l’  » idée mystérieuse « .

c. » Ma manière d’énoncer la Loi diffère de celle des gens du monde entier. Dussent un Mañjuçri ou un Samantabhadra apparaître devant moi, chacun manifestant son Corps pour me poser des questions sur la Loi, qu’aussitôt je les aurais diagnostiqués. Me voici là tranquillement assis : s’il vient encore des adeptes pour me voir, je les diagnostiquerai tous. Et pourquoi cela ? Simplement parce que mon point de vue est autre, et qu’à l’extérieur je ne tiens pas compte des différences entre profanes et saints, ni à l’intérieur ne m’attache au (prétendu) fondamental. Je vais au fond des choses, sans doute et sans erreur. « 
XIII

a.
Lors d’une instruction collective, le maître dit : » Adeptes, il n’y a pas de travail dans le bouddhisme. Le tout est de se tenir dans l’ordinaire, et sans affaires : chier et pisser, se vêtir et manger. » Quand vient la fatigue, je dors ;Le sot se rit de moi, le sage me connaît.  »
Un ancien l’a dit : » Pour faire un travail extérieur, Il n’y a que les imbéciles.  »
Soyez votre propre maître où que vous soyez, et  » sur-le-champ vous serez vrais « . Les objets qui viennent à vous ne pourront vous détourner. Il n’est pas jusqu’à vos imprégnations antérieures, et aux cinq péchés entraînant damnation immédiate, qui ne vous deviennent alors océan de délivrance. Mais les apprentis actuels ne connaissent pas du tout la Loi. Tels les moutons qui ingurgitent tout ce que touche leur mufle, ils ne distinguent pas l’esclave du seigneur, ni ne différencient l’invité de l’hôte.Cette engeance-là, si elle entre en religion, c’est d’un esprit pervers : elle entre là où l’on mène bonne vie. On ne saurait les appeler des hommes vraiment sortis de la famille : ils sont en vérité des hommes de famille, de vrais laïcs. Car un homme sorti de la famille doit connaître les vues justes ordinaires ; il doit savoir discerner le Buddha de Mâra, le vrai du faux, le profane du saint. Seul est vraiment sorti de la famille celui qui possède ce discernement. S’il ne discerne pas le Buddha de Mâra, en vérité il ne fait que sortir d’une famille pour entrer dans une autre. Ces gens-là, on les appelle des êtres fabricateurs d’actes. C’est à croire qu’il y ait aujourd’hui une sorte de substance indifférenciée qui s’appellerait Buddha-Mâra. Dans un mélange d’eau et de lait, la reine des oies, dit-on, sait prendre le lait. Mais, pour l’adepte à l’oeil clair, Mâra et Buddha sont tous deux à battre. » Si vous aimez la sainteté en détestant la profanité,Vous flotterez et coulerez dans l’océan des naissances et les morts.  »

b. On demanda : » Qu’est-ce que Buddha et Mâra ? « Le maître dit : » Une seule pensée de doute en vous, c’est Mâra. Si vous parvenez à comprendre que les dix mille choses sont sans naissance, que toute pensée est pareille à une fantasmagorie, et qu’il n’y ait plus pour vous un seul grain de poussière ni une seule chose : cette pureté intégrale, c’est Buddha. Mais, dira-t-on, Buddha et Mâra relèvent de deux domaines différents, l’un souillé, l’autre pur. A mon point de vue, il n’en reste pas moins vrai qu’il n’y a ni Buddha ni être vivant, ni passé ni présent. Ce qui est à obtenir, on l’obtient sans passer de temps, sans qu’il faille ni cultiver des pratiques ni en éprouver les fruits, sans qu’il y ait d’obtention ni de pertes. En tout temps, il n’y a jamais eu à rien d’autre ; et  » s’il y a quelque chose de plus, je la déclare pareille au rêve, pareille à une métamorphose « . Voilà tout ce que j’ai à dire, moi le moine de montagne !

c.  » Adeptes, chacun d’entre vous qui êtes là à m’écouter, maintenant même, tous bien distincts devant mes yeux, lumières solitaires, ce sont ces hommes-ci qui en tout lieu sont exempts de toute obstruction, qui compénètrent les dix orients et qui, dans le Triple Monde, sont souverainement libres. Ils accèdent à toutes les différenciations des objets extérieurs sans se laisser détourner par eux ; et, dans le temps d’un instant, ils vont au fond de tout le plan des choses.S’ils rencontrent un Buddha, ils parlent Buddha ; s’ils rencontrent un patriarche, ils parlent patriarche ; s’ils rencontrent un Arhat, ils parlent Arhat ; s’ils rencontrent un Preta, ils parlent Preta. Partout ils parcourent les royaumes, enseignant et convertissant les êtres, sans jamais s’en écarter une seule pensée. Où qu’ils soient ils sont purs, et leur radiance va jusqu’au fond des dix orients ; mais les dix mille choses ne sont pour eux qu’identité unique.

d.  » De nos jours, adeptes, il faut être un grand homme pour savoir qu’il n’y a fondamentalement pas d’affaires. C’est seulement parce que vous n’avez pas assez de confiance, que de pensée en pensée vous courez à la recherche, cherchant votre tête dont vous vous êtes défaits, incapables de vous arrêter : tels ces Bodhisattva complets et subits qui, eux-mêmes, lorsqu’ils manifestent leur corps dans le plan des choses, s’oriente vers les Terres pures par dégoût de la profanité et amour de la sainteté. Ils n’ont pas encore oublié la distinction entre appropriation et renoncement ; pour eux subsistent les notions de souillure et de pureté. Mais il n’en est point ainsi selon les vues de l’école du Tch’an : pour elle, tout est immédiatement présent, et il n’y a plus de temps. Tout ce que je vous dis n’est destiné qu’au traitement momentané de la maladie par le médicament, qui se conditionnent l’un l’autre ; il n’y a là absolument rien de réel. Si l’on sait voir les choses ainsi, on est un vrai religieux sorti de la famille, digne de consommer pour dix mille onces d’or jaune par jour.

e.  » Adeptes, ne vous laissez pas démolir la face à l’étourdie par le sceau d’un de ses vieux maîtres qui disent : » Je comprends le Tch’an, je comprends la Voie « , et qui se livrent à des discussions intarissables comme cascades. Tout cela relève de l’acte, fabricateur d’enfer. Si l’on est un vrai apprenti de la Voie, on ne recherche pas les torts du monde. Ce qu’il faut rechercher instamment, c’est la vue juste. C’est seulement si l’on parvient à la clarté parfaite de la vue juste, que tout se parachève.  »

XIV

a. On demanda : » Qu’est-ce que la vue juste ? « Le maître dit : » Tâchez seulement, lorsque vous accédez tant à la profanité qu’à la sainteté, à la souillure qu’à la pureté, aux domaines de tous les Bouddha, au pavillon de Maitreya comme au plan des choses de Vairocana, de voir que toutes choses, fût-ce même les domaines de Bouddha qui se manifestent en tous lieux, sont sujets à formation, durée, destruction et vide. Si un Bouddha apparaît dans le monde, puis fait tourner la grande roue de la Loi, puis entre en Nirvâna, ne voyez là aucune marque d’aller ni de venir ; si vous cherchez en lui la naissance et la mort vous ne le trouverez jamais. Et même si vous accédez au plan des choses qui sont sans naissance et que, parcourant tous les royaumes de Bouddha, vous accédiez à l’univers de l’Embryon de Fleur, sachez que tout cela porte la marque du vide et n’a aucune réalité. Seul existe réellement le religieux sans appui, qui est là à écouter la Loi. Il est la mère de tous les Bouddha, et en ce sens les Bouddha naissent du sans-appui. Pour qui comprend le sans-appui, l’état de Bouddha n’est pas à obtenir. Réussir à voir les choses ainsi, c’est cela la vue juste.

b.  » Ne réalisant pas cela, les apprentis s’attachent au mots et aux phrases ; ils se laissent obstruer par les mots de  » profane  » et de  » saint « , ce qui fait écran et empêche leur oeil de Voie d’y voir clair. Par exemple, le Dodécuple Enseignement ni que discours de surface ; mais les apprentis, qui ne s’en rendent pas compte, se livrent à des interprétations sur ces mots et ses phrases, expressions de surface. Tout cela est appui et dépendance ; on tombe ainsi dans les causes et les effets, et l’on n’évite pas les naissances et les morts dans le Triple Monde. Si vous voulez être libres de revêtir ou d’enlever (comme des habits) les naissances et les morts, le départ ou l’arrêt, sachez vous en tenir à l’homme qui est là à écouter la Loi, cet homme sans forme ni marque, sans racine ni tronc, sans demeure déterminée, tout vif comme le poisson qui saute dans l’eau, lui dont l’activité ne se fixe nulle part au milieu de toutes ces superimpositions. C’est ainsi que  » plus on cherche, et plus on est loin ; toute recherche va enfin contraire « . C’est là ce que j’appelle un secret.  »

c.  » Ne vous fiez pas, adeptes, à ce compagnon (votre corps) qui n’est que rêve et fantasmagorie. Il finira, plus ou moins tard, par faire retour à l’impermanence. Que cherchez-vous donc en ce monde pour faire votre délivrance ? Tout ce qu’il faut chercher, c’est une bouchée de grain à manger, ou à raccommoder votre froc de poil pour passer le temps ; et s’il vous faut rendre visite à des amis, que ce ne soit point pour en tirer plaisir à la dérive. Le temps est précieux ; de pensée en pensée, tout est impermanence. Sur le plan grossier, vous êtes pressés par les quatre éléments du corps physique : terre, eau, feu, vent ; sur le plan subtil, par les quatre marques de toute existence composée : naissance, durée, modification, extinction. Sachez donc adopter, adeptes, quatre sortes d’objets qui soient sans marques, afin d’éviter d’être culbuté par les objets !  »
d.On demanda : » Quelles sont les quatre sortes d’objets sans marques particulières ? « Le maître dit : » Quand vous avez une pensée de doute, c’est que vous êtes obstrués par la terre;quand vous avez une pensée d’amour, c’est que vous êtes submergés par l’eau ;quand vous avez une pensée de colère, ce que vous êtes brûlés par le feu; quand vous avez une pensée de joie, c’est que vous êtes emportés par le vent. Si vous êtes capables de reconnaître cela, vous ne serez plus actionnés par les objets, mais c’est vous qui partout vous servirez des objets : surgissant à l’est et vous enfonçant à l’ouest, surgissant au sud et vous enfonçant au nord, surgissant au centre et vous enfonçant sur les côtés ; marchant sur l’eau comme sur la terre, marchant sur la terre comme sur l’eau. Et comment cela ? Parce que vous aurez compris que les quatre grands éléments sont comme un rêve, comme fantasmagorie.Adeptes, ce qui est là maintenant à écouter la Loi, ce ne sont pas vos quatre grands éléments, car vous êtes capables de vous servir de ces quatre grands éléments. Sachez voir les choses ainsi, et vous serez alors libres de vos mouvements. A mon point de vue, il ne faut se laisser rebuter par rien.Vous aimez la sainteté ? La sainteté n’est que le mot  » sainteté « . Il y a certains apprentis qui vont au mont des Cinq Terrasses pour y chercher Mañjuçri. Ils se trompent bien ! Il n’y a pas de Mañjuçri au mont des Cinq Terrasses. Voulez-vous connaître Mañjuçri ? C’est tout simplement vous-mêmes, tels que vous êtes là devant mes yeux, pour peu que votre activité soit indifférenciée du commencement à la fin et que vous soyez partout exempts de doute : c’est là le vrai Mañjuçri vivant. La radiance imparticularisée de votre esprit en chacune de vos pensées, voilà partout et toujours le vrai Samantabhadra. Et le recueillement d’Avalokiteçvara, c’est votre propre esprit en tant qu’il est capable, en chacune de ses pensées, de se défaire de ses liens et de se libérer point par point. Entre ces trois (Bodhisattva et ce qu’ils représentent en vous-mêmes), il y a corrélation mutuelle comme entre maître et compagnons : lorsque l’un apparaît, les autres apparaissent en même temps ; un c’est les trois, les trois sont un. C’est seulement lorsqu’on sait l’interpréter ainsi que l’on est bon à lire l’Enseignement.  »
XV
 

a. Lors d’une instruction collective, le maître dit : » Ce qu’il faut aux apprentis actuels, c’est avoir confiance en eux-mêmes. Gardez-vous de chercher au dehors de vous-mêmes : vous tomberiez toujours dans le piège des objets, qui sont vaines poussières, et vous seriez en toutes choses incapables de discerner le mal du bien. S’il y a, par exemple, des  » Bouddha  » ou des  » patriarches « , ce n’est que dans les vestiges de l’Enseignement. Ils se trouvent des gens pour ramasser quelque phrase mi-cachée et mi-évidente, d’où naissent en eux des doutes ; ils en restent troublés, regardant le ciel et la terre, et ils vont, tout confus, s’informer auprès d’autres. Mais un grand homme se garde de disserter du souverain et des bandits, du pour et du contre, de la beauté et de la richesse ; il ne passe point ses jours en de tels débats et vains propos. En ce qui me concerne, pour peu que quelqu’un vienne à moi, qu’il s’agisse d’un moine ou d’un laïc, je le reconnais à fond et, d’où qu’il vienne, je vois qu’il n’y a en lui que phonèmes, noms et phrases, autant de rêves et de fantasmagories. Mais je vois en lui l’homme qui peut maîtriser les objets et en tirer parti, ce qui est l’  » idée mystérieuse  » des Bouddha. Cet objet qu’ est le Bouddha ne saurait dire de lui-même :  » Je suis l’objet Bouddha « . C’est encore et toujours ce religieux sans appui qui tire parti d’un tel objet. S’il sort quelqu’un qui me demande où chercher le Bouddha, je lui réponds que c’est un objet de pureté ; s’il me questionne sur les bodhisattva, je réponds qu’ils sont des objets de compassion ; s’il m’interroge sur la Bodhi, je réponds qu’elle est un objet de pure merveille ; s’il me questionne sur le Nirvâna, je réponds que c’est un objet d’apaisement. Les objets diffèrent de dix mille façons ; mais l’homme ne diffère point. C’est pourquoi  » il actualise des formes en réponse aux êtres, comme la lune dans l’eau « .


b. » Adeptes, voulez-vous être capables de vous montrer conforme à la Loi ? Il faut pour cela, en vérité, être un grand homme ! La faiblesse et la complaisance en rendent incapable. On est alors comme un vase fêlé, inapte à conserver la crème.
Pour être comme un grand vase, il ne faut jamais se laisser tromper par les gens ; il faut partout être son propre maître ; il faut être vrai où que l’on soit. Tout ce qui vient du dehors, ne le subissez pas ! Car une seule pensée de doute, c’est Mâra qui entre dans votre cœur.  » Le doute, pour un Bodhisattva, c’est la chance de Mâra  » des naissances et des morts. Sachez seulement mettre vos pensées au repos, et le plus chercher au dehors ; quand les choses viennent à vous, mirez-les. Faites seulement confiance à celui qui agit en vous actuellement, et vous serez sans affaires. Si votre esprit, une seule pensée, donne naissance au Triple Monde, il se fragmente en six poussières, du fait des objets et des conditions. Qu’est-ce qui vous manque en votre activité actuelle ? Dans l’espace d’un instant, vous pouvez accéder au pur ou à l’impur, au pavillon de Maitreya, aux royaumes des Trois Yeux : mais, en vagabondant ainsi en tous lieux, n’y voyez que des noms vides.  »

c. On demanda : » Qu’est-ce que les royaumes des Trois Yeux ? « Le maître dit : » J’entre avec vous au royaume de la pure transcendance ; nous y revêtons le vêtement de la pureté ; on parle alors du Bouddha en son Corps de Loi. Ou encore, nous entrons au royaume de l’imparticularisé ; on parle alors du Bouddha en son Corps de Rétribution. Ou encore, nous entrons au royaume de la délivrance, nous y revêtons le vêtement de radiance ; on parle alors du Bouddha en son Corps de Métamorphose. Ces royaumes des Trois Yeux ne sont que les transformations de dépendance. D’après les Textes et les auteurs de Traités, le Corps de Loi est de fondement, les deux Corps de Rétribution et de Métamorphose sont d’emploi ; à mon point de vue, le Corps de Loi ne sait pas énoncer la Loi. C’est pourquoi les anciens ont dit que  » Les Corps ne diffèrent qu’en dépendance du sens qu’on leur attache ; les Terres n’existent que du point de vue de leur substance « . Il est clair que les Corps, qui sont essence des choses, et les Terres, qui sont essence des choses, n’existent en temps que Corps et Terres que comme des choses instituées : Terres dépendant des super-savoirs,  » feuilles jaunes dans le poing vide pour leurrer les petits enfants « , piquants de chausse-trapes, épines de châtaignes d’eau. Quelle sève allez-vous chercher dans ces os desséchés ? Il n’y a rien hors de l’esprit ; rien non plus à trouver dans l’esprit. Que cherchez-vous donc ?

XVI
a.  » Vous dites de toutes parts qu’il y a des pratiques à cultiver, des fruits à éprouver. Ne vous y trompez pas ! S’il y a quelque chose à obtenir par la culture, tout cela relève de l’acte, qui fait naître et mourir. Vous dites que vous cultivez toutes ensemble les dix milles pratiques des Six Perfections : je ne vois là que fabrication d’actes. Chercher le Bouddha, chercher la Loi : autant d’actes fabricateurs d’enfer : chercher le Bodhisattva, c’est aussi fabriquer de l’acte. Ou encore lire les Textes, lire l’Enseignement – fabrication d’actes. Les Bouddha et les maîtres-patriarches sont gens sans affaires ; et c’est pourquoi ce qui est corrompu et composé, aussi bien que l’incorrompu et l’incomposé, tout cela devient pour eux acte purifié. »

b. » Il y a certains chauves aveugles qui, après avoir mangé leur plein de grain, s’assoient en Dhyâna pour se livrer à des pratiques contemplatives. Ils se saisissent de toute impureté de pensée pour l’empêcher de se produire ; ils recherchent la quiétude par dégoût du bruit. Ce sont là procédés hérétiques. Un maître-patriarche l’a dit :
 » Fixer l’esprit pour regarder la quiétude, le relever pour mirer l’extérieur, le recueillir pour sa décantation, le figer pour entrer en concentration  » – tout cela n’est que fabrication d’actes. Quant à vous, vous ces hommes qui êtes là à écouter la Loi, comment pourriez-vous vouloir vous cultiver et faire ainsi en sorte d’éprouver les fruits de la culture ? Pourquoi vouloir vous orner ? Vous n’êtes pas des êtres à cultiver, ni qui puissent être ornés ; ou alors, c’est que tous les êtres peuvent être ornés. Ne vous y trompez donc pas !  »

c.  » Adeptes, vous prenez (pour bon argent) les paroles de cette espèce de vieux maîtres, et vous dites que c’est là la vraie Voie, que ce sont là des amis de bien admirables :  » Ce n’est pas à moi, avec mon esprit de profane, d’oser sonder ni mesurer ces anciens ! « . Gnomes aveugles ! Voilà les vues auxquelles vous vous livrez pendant toute une vie, allant contre le témoignage de votre paire d’yeux. Et vous êtes là à trembler comme ânons sur la glace, les dents serrées par le froid.  » Ce n’est pas moi qui oserais dire du mal de ces amis de bien ! J’aurais trop peur de commettre un péché de bouche.  » Adeptes, il faut être un grand ami de bien pour oser dire du mal des Bouddha et des patriarches, pour oser critiquer le monde, incriminer l’Enseignement des Trois Corbeilles et injurier les petits enfants qui viennent à vous, pour aller chercher l’homme soit en le prenant à rebours, soit en s’adaptant à lui. C’est ainsi que, depuis des douze ans, j’en cherche un qui ait des dispositions à l’acte, mais que je n’en ai pu trouver gros comme un grain de moutarde. Il semble qu’on n’ait affaire qu’à des maîtres de Tch’an pareils à de nouvelles mariées et qui n’ont qu’une crainte, celle d’être chassés de leur monastère et de se voir privés du grain qu’on leur donne à manger, de leur sécurité et de leurs aises. Jamais, depuis l’Antiquité, l’on a cru aux pionniers d’avant-garde, et il a fallu qu’ils fussent délogés par d’autres pour que leur valeur fût reconnue. Celui qui est approuvé par tout le monde, à quoi est-il bon ? C’est ainsi qu’un rugissement du lion fait éclater la cervelle du chacal. « 
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