Soka Gakkaï Un peu d’histoire

(Source :Bulletin du GEMPPI n° 53 – Par Frank Villard)

Nichiren
La Nichiren Shoshu
La Soka Gakkai
Ikeda et les moines : rien ne va plus !
Notes


La Soka Gakkai a été fondée dans les années 30 comme branche laïque de l’école bouddhique Nichiren Shoshu, à laquelle elle a  » emprunté «  sa doctrine : un bouddhisme radical hérité d’un moine japonais du XIIIe siècle, Nichiren Daishonin (1222-1282).

Nichiren

Ce moine mystique prêchait un bouddhisme pour le moins radical. Nichiren prônait en effet la dévotion exclusive au Sûtra du Lotus (1), qui constituait selon lui, la forme unique et définitive du bouddhisme, la « Loi correcte ». Estimant que sa compréhension n’était pas à la portée de tous, il en arriva à déclarer que la seule dévotion à ce sutra permettait d’atteindre l’Eveil : « Partant de l’idée que la lettre même du Sûtra possédait une vertu salutaire, il en était bientôt arrivé à affirmer que cette vertu se trouvait en quelque sorte concentrée dans le titre du Livre, et que par conséquent le prononcé de ce titre en valait la lecture. Il suffisait en somme d »‘invoquer » le Livre pour bénéficier de cette vertu (2). » Et la récitation du mantra  » Nam Myo Renge Kyo  » (Je rends hommage au Sûtra du Lotus (3) constitue aujourd’hui encore l’essentiel de la pratique « religieuse » de la Soka Gakkai.

« Ardent patriote, Nichiren voulut faire de son pays le centre à partir duquel la Doctrine telle qu’il la concevait, se répandrait sur le monde entier (4). » Rêvant d’imposer sa vision spirituelle comme religion unique au Japon, et de fusionner gouvernement et religion, Nichiren condamnait les autres doctrines religieuses, y compris certaines écoles bouddhiques : « Selon Nichiren, le Nembutsu »(croyants de la terre pure) était le chemin de l’enfer, le zen était la doctrine des démons, et les rituels Shingon menaient au désastre (5). » En 1260, il remit aux autorités un traité dans lequel  » il expliquait que les désastres fréquents qui ravageaient le Japon à cette époque survenaient à cause des enseignements erronés du faux bouddhisme [et] qu’afin d’établir la paix, le gouvernement devait interdire toutes les autres écoles bouddhiques et obliger toute la population à adopter sa vraie loi (6).  » Ses prises de position lui valurent de sérieux ennuis. Il fut exilé par deux fois, et échappa même de justesse à la peine capitale.

La Nichiren Shoshu

 » A sa mort, Nichiren avait 260 disciples divisés en plusieurs écoles. La plupart de ces écoles se sont réconciliées avec l’école fondatrice Nichiren Shu, à part la Nichiren Shoshu (la vraie secte de Nichiren) qui est restée un mouvement indépendant (7).  »

Nichiren n’ayant pas désigné d’héritier unique, ce sont les six doyens du groupe de ses disciples qui se chargèrent à sa mort de répandre sa doctrine et de protéger la tombe et le temple de Minobu. L’un d’entre eux, Nikko Shonin (1246-1333), à la suite d’un différend l’opposant aux autres patriarches, s’enfuit avec les restes du défunt Nichiren, et construisit en 1290 le temple Taiseki-ji, temple principal de la Nichiren Soshu situé au Mont Fuji (8).

 » Le courant principal, incarné par les cinq autres disciples de Nichiren, était la « faction tolérante », tandis que le courant de Nikko était la « faction austère ». Toutefois, certains spécialistes considèrent cette faction minoritaire, peu portée aux concessions, comme plus pure et plus orthodoxe que l’autre (9). » « L’actuelle Nichiren Soshu remonterait donc à l’époque d’Edo et au moine Nikkan (1665-1726) qui réussit à régénérer l’école de Nikko, à la 26ème génération. Cette école prit d’abord le nom de « Nichiren Shu, faction de Taiseki-ji », et en 1912 seulement celui de « Nichiren Shoshu  » (9). Le 67ème et actuel Grand Prêtre de la Nichiren Shoshu est Nikken (né en 1922). La Nichiren Shoshu demeure une école bouddhiste minoritaire et « marginale ». Un certain nombre de différences doctrinales la distingue des autres courants bouddhistes, y compris des écoles se réclamant de Nichiren. « Une des différences doctrinales majeures (…) se trouve dans son interprétation de l’identité de Nichiren, et donc dans la signification des Trois Trésors du Bouddhisme [le Bouddha, la loi, le clergé], la Nichiren Shoshu voit Nichiren comme l’incarnation de l’Eternel Bouddha qui n’est pas le Shakyamuni historique. L’Eternel Bouddha est considéré comme supérieur à celui-ci (10) . »

La Soka Gakkai

Née au Japon dans les années 30, la branche laïque de la Nichiren Shoshu, ne comptait à l’époque que quelques milliers de membres. Elle connut une croissance considérable après-guerre, et surtout à partir des années 60 sous l’impulsion de son troisième président Daisaku Ikeda.

En 1930, un éducateur japonais, Tsunesaburo Makiguchi [1871/1944], converti deux ans plus tôt au bouddhisme de la Nichiren Shoshu, fonde en compagnie de Josei Toda [1900/1958] la  » Soka Kyoiku Gakkai  » (Société pour une éducation créatrice de valeurs). Le but de ce groupe était alors d’appliquer les principes bouddhiques de la Nichiren Shoshu dans le domaine de l’éducation.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Toda et Makiguchi sont emprisonnés, et ce dernier décède en prison en novembre 1944. Libéré un an plus tard (le 3 juillet 1945), Toda reconstruit l’organisation, dont le but se voit élargi à la paix, la culture, et l’éducation, et qui est rebaptisée (en mars 1946)  » Soka Gakkai  » (Société créatrice de valeurs).

« Toda voulait recruter 750 000 familles avant sa mort (…). Un programme fanatique de « Shaku-buku » (recrutement) fut entrepris (11). » Un objectif que la Soka Gakkai proclama atteint en 1957.

Josei Toda meurt un an plus tard, et son disciple, Daisaku Ikeda (né en 1928 à Tokyo) prend le pouvoir. Ikeda, devenu le troisième président de la Soka Gakkai le 3 mai 1960, développera le mouvement hors des frontières du Japon, et lui donnera son orientation politique.
Le mouvement s’implante sur le territoire français sous la forme « association loi de 1901 » en avril 1966.

« En mai 1964, la Soka Gakkai était devenue une des plus grandes organisations religieuses du Japon, déclarant 4,3 millions de foyers adhérents, soit plus de 10 millions d’individus (…). Ikeda mentionna alors pour la première fois le projet de faire entrer ses membres au Parlement et de créer un parti politique religieux (12). « Ce fut chose faite le 17 novembre 1964 avec la création du Komeito (« Parti du gouvernement propre »ou « Parti de la probité »). « Le Komeito est ainsi devenu le premier parti religieux japonais, fondé sur un programme de fusion entre pouvoir d’Etat et religion. (…)Le Komeito et la Soka Gakkai étaient des organisations absolument jumeIles (13). »

En 1970, la Soka Gakkai se sépare « officiellement » du Komeito, « pour couper court aux accusations de confondre religion et politique (…) (14).  » Mais malgré cette séparation affichée, le parti politique reste un « outil » de la secte. « Malgré son image « laïque », le Komeïto reste très dépendant de la Soka Gakkai, son principal soutien électoral. La secte a d’ailleurs continué à jouer un rôle important dans la vie politique notamment en faveur de la normalisation des relations avec la Chine (…) (14). » Les deux organisations demeurent aujourd’hui encore intimement liées.

Le 26 janvier 1975, La Soka Gakkai Internationale (SGI) qui regroupe l’ensemble des organisations de chaque pays voit le jour, avec à sa tête Daisaku Ikeda.

Quatre ans plus tard, le 24 avril 1979, Ikeda, accusé par les moines de la Nichiren Shoshu de vouloir s’emparer du pouvoir, et d’être devenu « une sorte de bouddha autoritaire », démissionne de sa fonction de président de la Soka Gakkai Japon, qu’il exerçait depuis 20 ans. Cette démission ne sera que le premier épisode d’un conflit entre l’organisation laïque et la secte originelle, conflit qui ne cessera de s’intensifier au fil des années (15). Succèdent alors à Ikeda, devenu président honoraire, Hiroshi Hojo, ancien sénateur et haut-responsable de l’organisation, puis en 1981, Einosuke Akiya.

En 1983, La Soka Gakkai Internationale est reconnue organisation non gouvernementale (ONG) auprès de l’ONU. Ikeda se voit remettre, en août 1983, le prix de la paix des Nations Unies, et, cinq ans plus tard (le 16/6/1989), le « Humanitarian Award » du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

Ikeda et les moines : rien ne va plus !

En 1990, le torchon brûle entre le grand patriarche de la Nichiren Shoshu et la Soka Gakkai. Ikeda se voit limogé par Nikken pour avoir émis des critiques à son encontre : « La Nichiren Shoshu [met] fin au mandat de Sokoto (représentant des organisations laïques de la NS) détenu par Ikeda, le 27/12/90, et lui [retire] la responsabilité exclusive de la propagation du bouddhisme en dehors du Japon (16). »

En novembre 1991, la guerre éclate, et c’est l’organisation tout entière qui se voit purement et simplement excommuniée par les moines. Dans une « Notice d’excommunication de la Soka Gakkai » datée du 28 novembre 1991 et adressée à ses dirigeants, le clergé affirme sa complète séparation avec l’organisation japonaise, ainsi qu’avec l’ensemble des organisations Soka Gakkai de par le monde : « (…) la Soka Gakkai détruit elle-même le but et la raison de son existence en tant qu’organisation laïque et va à l’encontre de l’enseignement et de la foi de la Nichiren Shoshu, (…). Après plusieurs directives et mesures disciplinaires, (…) la Soka Gakkai n’a pas montré le plus petit signe de retour sur soi-même ou de repentir. Le clergé, par conséquent, déclare qu’il ne peut plus tolérer la Soka Gakkai au sein des organisations laïques de la Nichiren Shoshu. (…) De plus, (…) toutes les organisations de la SGI qui acceptent ou soutiennent les directives de la Soka Gakkai sont également excommuniées et n’ont désormais plus de liens avec la Nichiren Shoshu (17). »

A l’origine du schisme: les différents scandales politiques et financiers (18) auxquels se trouvait mêlée de près ou de loin la Soka Gakkai, et l’attitude autoritaire d’Ikeda, accusé de trahir la doctrine, et de prêcher pour sa propre religion. « Diffamation, vénalité et usurpation d’autorité cléricale, voilà, entre autres, les péchés dont le prêtre principal de la secte, Nikken Abe, accuse le groupe laïque. Il accuse les chefs de Soka Gakkai d’accomplir des fonctions sacrées réservées au clergé (…) (19). » De son côté, la Soka Gakkai réplique à cette excommunication taxée de « mesure brutale et anachronique » en réclamant la démission du Grand Prêtre de la Nichiren Shoshu. Fustigeant les comportements féodaux du clergé, et dénonçant la vie corrompue des moines,  » M. Ikeda [rend] public un long document d’excommunication (…). Il [interdit désormais] le pèlerinage au temple du Mont Fuji (d’où [un] énorme manque à gagner pour les moines) et la présence des prêtres de la Nichiren Shoshu aux funérailles. Bref, c’est la lutte à couteaux tirés (20).

Une situation bien embarrassante pour la Soka Gakkai, qui, malgré sa supériorité numérique, et bien qu’ayant été reconnue (en 1952) organisation religieuse au Japon, se retrouve privée de son affiliation aux héritiers de Nichiren, et perd du même coup sa légitimité. Ceci l’oblige à corriger certains écrits, et à revoir sa position vis-à-vis des moines de la Nichiren Shoshu et du Grand Prêtre Nikken :  » Ce dernier précédemment considéré par la Soka Gakkai comme son Grand Prêtre est maintenant condamné et traité de démon du ciel (Tenma). Pour les adapter à ce nouveau contexte, la Soka Gakkai révise ses livres et ses dossiers d’études sur la doctrine de la Nichiren Shoshu et en particulier sur la notion de vrais héritiers (…). Par exemple, dans son livre  » le bouddhisme en action « , Ikeda affirmait : d’autres écoles qui se réclament de Nichiren peuvent sembler avoir la même doctrine que nous, mais il leur manque cet héritage en ligne directe et sans discontinuité à partir de Nichiren ; si la foi n’est pas basée sur cet héritage en ligne directe, il est inutile de se référer à un Gohonzon (21) ainsi fabriqué car aucun fruit ne peut en résulter (22). »

Et la guerre fit rage au Japon entre la Soka Gakkai et l’école bouddhique désormais surnommée « la secte Nikken », Japon où près d’une centaine de procès opposèrent les deux organisations .
 » Cette guerre prit une telle dimension qu’elle ternit au Japon, l’image de la Soka Gakkai et sa réputation de mouvement bouddhiste humanitaire, respectueux des droits de l’homme (…) (24). »

Une image négative dans l’opinion publique nippone qui contraste avec son image internationale. Une mauvaise réputation qui n’a pas empêché son expansion à l’étranger. La Soka Gakkai serait aujourd’hui présente dans 177 pays, dont la France, où elle compterait entre 6000 et 8000 membres. Une implantation réussie en toute discrétion. En effet, qui connaît l’existence de cette organisation ?  » Cette secte a tissé subrepticement sa toile sur la scène internationale, quasiment à l’insu de tout le monde, or cette faible visibilité n’a pas été un obstacle à son implantation (24). »
Actuellement, Le président de la Soka Gakkai France est (depuis 1999) Yoshio Chiba. Daisaku Ikeda est toujours président de la SGI, et bien qu’il ne soit que président honoraire de l’organisation japonaise Soka Gakkai (Le président actuel étant toujours Einosuke Akiya), il demeure pour tous les adeptes, français et étrangers, le leader suprême, le Sensei (Le maître).

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1. Les sutras (ou soutras) sont des textes rapportant les paroles du Bouddha. Le Sutra du Lotus est l’un des principaux sutras du Bouddhisme Mahayana (Grand Véhicule). Il se compose de 28 chapitres. Les adeptes de Soka Gakkai n’en étudient que deux: les 2ème et 16ème chapitres, qu’ils récitent deux fois par jour. C’est la récitation « Gongyo ».
2. René Sieffert, « Les religions du Japon », P.U.F., 1968.
3.  » Namu signifie dévotion en Sanskrit, et Myo-Renge-Kyo est le titre du sûtra du lotus en japonais. Le mantra Namu- Myoho-Renge-Kyo veut dire « dévotion au sûtra du lotus en japonais « (« A profile of Soka Gakkai « , T. Hirano, 1996).  »
4. Jacques Brosse, « Les grands maîtres de la spiritualité », Larousse-Bordas, 1998.
5. ln « A profile of Soka Gakkai », re-arranged by T. Hirano, 1996.
6. Ibid.
7. Florence Lacroix, propos recueillis en avril 2000. Chercheuse en sciences politiques, Florence Lacroix a vécu sept ans au Japon. Elle doit soutenir prochainement à la Sorbonne une thèse sur la Soka Gakkai, et sa stratégie internationale. Ce travail, fruit d’une enquête menée au Japon et en France à partir de fréquentations à l’intérieur et hors de la secte, de témoignages, de documents internes, d’ouvrages et d’articles en langue japonaise, etc. fera l’objet d’un livre courant 2002.
8. Ainsi, cette école est appelée « école Niko » ou « école Fuji ».
9. Florence Lacroix, op. cit.
10. In « A profile of Soka Gakkai », op. cit.
11. Ibid.
12. ln « Problèmes politiques et sociaux » n° 603.
13. Ibid.
14. Philippe Pons,  » Le Monde « , 27 avril 1979.
15.  » Rappelons que dans les années 70, se fit jour la rumeur que Ikeda était la réincarnation de Nichiren, les prêtres lui demandèrent de se rétracter. Ikeda répliqua en disant: une personne comme moi peut-elle être considérée comme un Dieu vivant ou une réincarnation de Bouddha ? C’est un non-sens ! Pourtant la rumeur persista (…) (« A profile of Soka Gakkai », re-arranged by T. Hirano, 1996).  »
16. Document C.C.M.M. (Centre Roger Ikor), octobre 1991.
17. Extraits du  » Résumé de la « Notice d’excommunication de la Soka Gakkai ».
18. « En 1988, la Soka Gakkai est condamnée par un tribunal de Tokyo pour avoir placé sur écoutes le téléphone du domicile privé du secrétaire général du PC japonais. » (Extrait de « Bulles » n°31, troisième trimestre 1991).
 » La Soka Gakkai a été poursuivie par le fisc pour avoir soustrait 2,3 milliards de yens [environ 92 millions de francs] obtenus sur la vente de tombes (…) Elle est, d’autre part, impliquée dans une affaire de commissions évaporées dans des ventes successives de tableaux de Renoir sur laquelle enquête également le fisc (…).  » (Philippe Pons, « Le Monde », dimanche 1er – lundi 2 décembre 1991).
« Il y a deux ans, la découverte dans un dépôt à Yokohama d’un coffre contenant une valeur de 1,2 millions de dollars en yens a amené les enquêteurs sur la trace d’un membre de Soka Gakkai . » (« International Herald Tribune », par Steven R. Weisman, 11 février 1992).
19. « International Herald Tribune », par Steven R. Weisman, 11 février 1992.
20. Extrait de « Bulles » n°33, 1er trimestre 1992.
21. Parchemin devant lequel l’adepte pratique (voir chapitre « La pratique »).
22. Lire à ce sujet  » A profile of Soka Gakkai « , op. cit. .
23. ln « A profile of Soka Gakkai », op. cit.
24. Florence Lacroix, op. cit.

 

Commentaires :  Parfois il est bon de rappeler les faits historiques afin que chacun (ne) puisse être confronté-ée à la réalité, et ainsi éviter l’embrigadement…

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